Art brut à Villeneuve d’Ascq, Paris et Gand

Gepubliceerd op: 1 February 2012

Ni caméléon, ni singe

«Je pense de toute façon que les artistes sont des gens dont l'enfance se prolonge de façon pathologique.» (1)

La France a longtemps entretenu des rapports complexes avec l'art brut. Si André Breton ou Guy Debord ont célébré le Palais du facteur Cheval, les responsables politiques et culturels ne souhaitèrent pas, à l'époque, donner suite à la proposition de Jean Dubuffet de léguer sa collection d'art brut à l'état français (en échange de lui trouver un toit). Ces magnifiques œuvres de Soutter, Wölfli, Aloïse, Crépin... partirent pour Lausanne en 1971 où le conservateur Michel Thévoz allait donner un beau retentissement à la Collection de l'art brut dès son inauguration en 1976.

On peut donc dire qu'il y a eu comme un malentendu, en France, dès le départ dans la perception de cet art que l'on a déjà du mal à nommer: déraciné, visionnaire, irrégulier, outsider, hors les normes... Que l'on a également du mal à situer: cet art ne concerne t'il que des personnes au contact de la maladie, de la psychiatrie, de l'internement? Mais alors la plupart ne correspondent pas à cette catégorie puisque plusieurs ont une vie sociale, parfois familiale... Cet art recoupe-t'il des techniques usuelles comme le dessin, la sculpture, l'assemblage? Mais que faire alors de ces artistes, les ‘habitants-paysagistes' qui aménagent leur maison, leur jardin, leur environnement? Et puis certains de ces artistes se retrouvent exposés (et c'est tant mieux!) dans des expositions d'art contemporain: Daniel Johnston à la Biennale du Whitney 2006 et dont la famille vend les dessins sur un site internet, Sarah Pucci dont Dieter Roth écrivait: «Et je me demande comment est-ce possible de faire pousser dans ses mains ces balles merveilleuses...» qui est présentée par une galerie parisienne d'art contemporain. Et puis Sophie Podolski dont l'unique livre, conçu juste avant sa fin tragique à Bruxelles en 1974, est constitué d'un mélange magnifique d'écritures et de dessins et sera préfacé par Philippe Sollers (2).

Mimétisme
La parole alors à celui qui a ouvert la voie: Jean Dubuffet pour l'appellation art brut et pour sa définition, celle qui reste à mon avis la plus juste et la plus contemporaine: «Nous entendons par là des ouvrages exécutés par des personnes indemnes de culture artistique, dans lesquels donc le mimétisme, contrairement à ce qui se passe chez les intellectuels, ait peu ou pas de part, de sorte que leurs auteurs y tirent tout (sujets, choix des matériaux mis en œuvre, moyen de transposition, rythmes, façons d'écritures, etc...) de leur propre fond et non pas des poncifs de l'art classique ou de l'art à la mode. Nous y assistons à l'opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l'entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions. De l'art donc où se manifeste la seule fonction de l'invention, et non celles, constantes dans l'art culturel, du caméléon et du singe.» (3)

Depuis une histoire s'est construite, des associations se sont constituées, des lieux ont ouvert comme la halle St Pierre à Montmartre ou la maison rouge d'Antoine de Galbert à la Bastille qui a exposé la collection d'art brut d'Arnulf Rainer en 2005 et l'année suivante Henry Darger: «La défense et la compréhension de l'art contemporain passent nécessairement par l'analyse de ses sources et la fréquentation de passerelles qui le relient à d'autres normes. Ces passerelles sont souvent invisibles, magiques, subjectives, visionnaires...» (4). Il y a eu surtout la donation de la collection de l'Aracine au LaM de Villeneuve d'Ascq en 1999, première tentative d'intégration d'une collection exemplaire d'art brut à un musée abritant jusque là une collection d'art moderne et contemporain. Une extension architecturale a été construite pour abriter cette collection, la faire vivre et l'enrichir et depuis, c'est la seconde exposition où une collection privée d'art brut vient ‘épouser' le fonds du LaM.

Il y avait eu en 2011 la collection Eternod & Mermod, cette fois c'est la collection de Korine et Max E. Ammann qui est présentée (5), elle est toute aussi exemplaire (y aurait-il une spécificité suisse dans le fait de collectionner l'art brut ou est-ce toujours le rayonnement de la collection de Lausanne qui fait que?). La collection s'ouvre sur une vitrine qui montre des poupées habillées en silvesterklaus du canton d'Appenzell de Jakob Müller (1922-2005) et peut aller jusqu'à ce bel ensemble de dessins de Frédéric Bruly-Bouabré découvert lors des ‘Magiciens de la terre', soit une définition de l'art brut entre le populaire, le naïf jusqu'à l'art contemporain africain ou l'art médiumnique car c'est à la suite d'une révélation divine que l'artiste ivoirien «celui qui n'oublie pas» va se consacrer à l'élaboration de l'alphabet Bété.

Refuseur
L'histoire de Marcel Storr (6) recoupe en de nombreux points celles d'autres artistes de l'art brut: enfant abandonné, placé dans des fermes où il est régulièrement battu, condamné à l'illettrisme, il finira «cantonnier d'empierrement saisonnier des parcs et jardins de la ville de Paris» ou plus simplement balayeur au bois de Boulogne. Entre 1930 et 1975, pendant ses moments libres, Marcel Storr va réaliser une soixantaine de dessins à l'architecture visionnaire: d'abord exclusivement des églises puis des mégapoles. Il y a là plusieurs des caractéristiques de l'art brut: une sorte d'entêtement, dans le format et le choix de la technique: un dessin au crayon, sans composition bien entendu puis on remplit l'espace de façon quasi obsessionnel: «Dessiner, y a que ça que j'aime!» on passe aux couleurs à l'encre et enfin un vernis que l'on égalise au fer chaud, mais surtout pas sur le ciel, pour clore le tout on signe non pas une fois mais deux et puisque le monde l'a rejeté, la volonté pour lui de se placer dans un autre monde, supérieur: «Quand Paris sera détruit par la bombe atomique, le président des Etats-Unis viendra me voir et on pourra tout reconstruire avec mes dessins.» L'histoire de sa découverte est toute aussi exemplaire puisque c'est la femme de Marcel Storr, concierge, qui va prier Liliane Kempf, responsable d'une association de parents d'élèves de bien vouloir examiner les œuvres de son mari. Marcel Storr, enfermé dans son monde refusera de laisser sortir ses dessins jusqu'à ce que Liliane Kempf propose, en échange, de lui laisser sa carte d'identité. Comme souvent avec ces artistes, il y a une forme de paranoïa à communiquer: «Ils ne veulent rien recevoir de la culture et ils ne veulent rien lui donner. Ils n'aspirent pas à communiquer, en tout cas pas selon les procédures marchandes et publicitaires propres au système de diffusion de l'art. Ce sont à tous égards des refuseurs et des autistes.» (7)

Galerie
Paris connaît depuis 2005 sa première galerie d'art brut aujourd'hui située dans un passage du Marais. La galerie Christian Berst a organisé une série d'expositions de qualité, souvent accompagnées de publications, elle a en réserve quelques classiques de l'art brut: Aloïse, Darger, Lobanov, Scottie, Wölfli... Souvent questionné sur la ‘pureté' d'une entreprise commerciale dans le monde de l'art brut, Christian Berst a toujours répondu par l'intégrité et la sincérité de son travail, n'hésitant pas à citer Dubuffet lui-même qui recommandait aux artistes qu'il suivait de ne pas hésiter à vendre leurs œuvres. En quoi d'ailleurs l'art brut devrait-il échapper aux règles qui régissent le marché de l'art? L'art brut devrait-il être moins cher? «Cela dit, il est vrai que, même dans ce domaine, il y a risque d'institutionnalisation, de récupération et de commercialisation. Mais c'est une fatalité anthropologique, si je puis dire: l'humanité oscille entre l'ordre et le chaos, entre l'organisation et la subversion, entre la routine et l'innovation. Il est bon que les artistes et les animateurs dans ce domaine soient confrontés à ce danger, à cette tentation, à ce défi.» (8)
La galerie présente actuellement une remarquable exposition des dessins ou plutôt des plans de Jean Perdrizet (1907-1975). Ce savant-inventeur était persuadé de décrocher un jour le prix Nobel, au revers des dessins des textes ‘scientifiques' il écrivait des conseils ou plutôt des invectives aux lecteurs du CNRS, de la NASA. Elle sera suivie par une exposition de Dan Miller, artiste américain, autiste profond dont les dessins, basés sur des accumulations de lettres et mots, évoquent Wols et finissent par constituer un univers mêlant en autant de strates écriture et peinture. (9)
Beaucoup ont gardé en mémoire l'exposition Open Mind (Gesloten Circuit) dans le Musée d'art contemporain de Gand situé alors dans le Musée des beaux arts en 1989. On commençait par une accumulation de plâtres académiques et on finissait par une collection de dessins d'art brut, entre temps dans la salle aux murs peints en rouge profond, une inscription de Susan Sontag: «Real art has the capacity to make us nervous».

Yves BROCHARD


(1) Elfriede Jelinek, Christine Lecerf, ‘L'entretien'. éditions du Seuil 2007.
(2) Sophie Podolski, ‘Le pays où tout est permis', Belfond 1973, les œuvres de Sophie Podolski sont visibles sur le site du Montfaucon Research Center, www.montfaucon.eu/
(3) Jean Dubuffet ‘L'art brut préféré aux arts culturels', octobre 1949
(4) Arnulf Rainer et sa collection d'art brut, La maison rouge-fondation Antoine de Galbert, 23 juin - 9 octobre 2005
(5) ‘Marcel Storr, bâtisseur visionnaire', Pavillon Carré de Baudouin, 75020 Paris, 16 décembre - 31 mars 2012, www.mairie20.paris.fr
(5) ‘Collectionneur de Mondes, œuvres d'art brut de la collection de Korine et Max.E. Ammann', LaM Villeneuve d'Ascq, 14 février - 13 mai 2012, www.musee-lam.fr
(6) Entretien avec Michel Thévoz in ‘Art Brut et Compagnie la face cachée de l'art contemporain', Halle Saint-Pierre, La Différence 1995
(7) Op.cit note 6
(8) ‘Dan Miller, Graphein', Galerie Christian Berst, 75003 Paris, 22 mars - 19 mai 2012 www.christianberst.com
A noter: Le musée Dr Guislain à Gand organise le jeudi 26 avril une journée ‘Outsiders op de kaart gezet. Een verkenning van outsiderkunst in Europa', www.museumdrguislain.be

 

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