La collection Michael Werner au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris

Gepubliceerd op: 1 October 2012

‘My Head Is My Only House Unless It Rains’1 Le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris expose plus de 900 oeuvres de la collection du galeriste Michael Werner. Un grand quotidien du soir titrait en éditorial «Chapeau bas, Herr Werner!» 2, car l’exposition sera suivie d’une donation de 127 oeuvres (Lehmbruck, Freundlich, Derain, Gruber, Filliou, Immendorf, Lüpertz, Penck) au musée. Hommage de Michael Werner à une visite dans ce lieu, en 1964 lors de son premier séjour à Paris, et à son bouleversement dans sa découverte de l’art français d’après-guerre.

La plupart des grands galeristes ont été de grands collectionneurs: pour la France, Yvon Lambert; en Allemagne citons Paul Maenz, Konrad Fischer, jusque-là que du classique donc. On rappellera simplement que Michael Werner a débuté à Berlin en 1963 après avoir travaillé et appris avec Rudolf Springer. Associé brièvement à Benjamin Katz, il a ouvert une galerie avec une exposition de Baselitz où plusieurs oeuvres seront confisquées pour atteinte à l’ordre public et deux tableaux saisis par un huissier. On rappellera également son déménagement à Cologne en 1970 3. Sa galerie est intimement liée à un groupe d’artistes: Baselitz, Lüpertz, Penck, Immendorf, Kirkeby, mais aussi Marcel Broodthaers et James Lee Byars. On évoquera la découverte de la peinture d’Eugène Leroy par Baselitz et Michael Werner lors de ce séjour parisien de 1964, puis de ses voyages à l’atelier de Wasquehal, les périples en RDA, à Dresde pour rejoindre Penck, les dérives bruxelloises avec Marcel Broodthaers, les voyages au Danemark pour retrouver Kirkeby, les évocations du désert Mojave avec Don Van Vliet. On se souviendra aussi que Werner sera un des premiers à mettre au point des stratégies «agressives »: il faut exposer tous les artistes de la galerie et développer des relations privilégiées avec les musées importants (Rudi Fuchs à Eindhoven, Johannes Gachnang à Berne, Siegfried Gohr à Cologne). Enfin, par une alliance avec Mary Boone entre 1983 et 1989, la galerie pénètrera le marché américain. On peut toujours disserter sur la volonté de Michael Werner d’effectuer cette donation à un musée parisien et non à un musée allemand: «Ils savent faire de belles expositions, mais constituer des collections permanentes, non. (…) Et, comme presque partout aujourd’hui, ils ignorent l’histoire de l’art. C’est pour cela que, où que vous alliez dans le monde, toutes les expositions se ressemblent.»

‘A l’inconnu’
Nous sommes accueillis par une gigantesque sculpture en bronze peint de Marküs Lüpertz. Plus intéressantes, quatre alcoves donnent un peu le ton de la collection: Wilhelm Lehmbruck, Etienne Martin, Joseph Beuys et Jörg Immendorf, soit quatre artistes qui portent dans leur oeuvre le trauma de la guerre (Lehmbruck se suicide en 1919 et son oeuvre sera considérée comme ‘art dégénéré’ par les nazis, Etienne Martin est le «Beuys français» pour Michael Werner); enfin les quatre, comme le rappelle le catalogue, adhèrent au culte de l’artiste tel que l’entendait Rimbaud: «le grand criminel, le grand maudit – et le suprême savant», celui qui arrive «à l’inconnu». Chaque salle est dédiée à un artiste: Fautrier, Derain, Chaissac, Gruber, Picabia, Requichot… Jusque Don Van Vliet, Freundlich, Kirkeby. Le choix des oeuvres est exceptionnel et comme toute grande collection, elle est engagée. A côté des ‘classiques’ aujourd’hui comme Filliou, Byars, Toroni ou même Baselitz, Michael Werner prend parti pour des ensembles rares: les sculptures de têtes, masques de Derain, deux peintures et un ensemble de dessins de Eugen Schönebeck. Celui qui avait commencé avec Baselitz à Berlin en 1961 par la rédaction du premier ‘Pandämonium’ et qui a arrêté toute production artistique en 1967 est présent avec des portraits de fermière, de Lenine, de Mao Tsé Toung, de Maïakovski, d’Eisler… Les paysages sont ceux d’usine, de décombres et de carrefour, les scènes sont celles de défilé de 1er mai et d’hommes qui marchent: «They were drawn by someone who was thrown back on himself, because he cannot communicate with the outside world or does not want to do so.» 4 A côté de Schönebeck, Antonius Höckelmann et Friedrich Schröder-Sonnenstern, ce dernier plus connu à Paris puisque montré dans les dernières expositions liées au surréalisme: «J’ai brisé mes espoirs, bâillonné mon esprit, tourmenté mon âme, et maintenant, racailles puantes, vous voudriez que je vote pour vous ! – Je voterai pour moi-même.»5 Les deux auraient pu signer le manifeste berlinois.

‘Naïveté’
Plus rares, les peintures de Louis Michel Eilshemius, des paysages idylliques de clairières, sous-bois où viennent des nus féminins. On a du mal à situer cette oeuvre réalisée en grande partie au début du siècle et qui nous laisse déconcertés: «Il peignait avec ‘naïveté’ sans être naïf, voilà la cause de la tragédie de sa vie» 6. Un ensemble de dessins mescaliniens de Michaux et une salle complète dédiée à Jörg Immendorf, des premières peintures maoïstes aux dernières peintures de 2006. La salle Penck, là-aussi, avec un ensemble de peintures, sculptures, dessins… Et un peu plus loin, la présentation rare d’un ensemble d’oeuvres de Don Van Vliet. Une collection c’est aussi des partis-pris, le galeriste allemand est, pour ainsi dire, le seul à avoir montré les peintures et dessins de Don Van Vliet, c’est Penck le premier qui en parlera (‘Trout Mask Replica’ était l’un des disques les plus recherchés sur le marché parallèle en RDA). La rumeur dit que c’est Michael Werner qui va demander au Captain Beefheart d’arrêter la musique mais une autre rumeur dit qu’il détestait le milieu musical et qu’il n’attendait que cela pour se consacrer à son oeuvre picturale. Des gestes expressionnistes sur des formats conséquents, la toile est souvent brute, il n’y a pas de séduction dans les gestes de la brosse qui viennent frotter les surfaces ou dans le choix des couleurs. Des formes parfois animales, parfois monstrueuses et toujours primitives apparaissent: «C’est agréable de savoir que les gens apprécient ce que vous faites, mais je suis un artiste, donc merci pour les encouragements, mais ne me touchez pas…»7 Une collection, ce sont des engagements, des partis-pris et de ce point de vue là, nous sommes comblés! Il n’y aura pas de consensus comme on en voit tant aujourd’hui, on détestera ou on aimera cette vision de l’art. Bien sûr la profession de galeriste a facilité les choses, comme l’écrit Michael Werner, il a toute sa vie opéré aussi sur le second marché, il a donc vu passer sous ses yeux quantité d’oeuvres mais on a envie de dire que peut-être le choix était encore plus exigeant. Car ce n’est rien moins qu’une re-lecture de l’art du XXème siècle qui nous est proposée: impasse sur l’art américain, la question du modernisme à travers des artistes comme Derain ou Fautrier, du goût à travers Picabia et Eilshemius, la place fondamentale et essentielle de l’artiste avec Otto Freundlich qui aura droit à la couverture du catalogue de l’exposition d’art dégénéré en 1937 et qui, malgré la beauté de son nom qui voulait dire « aimable, amical...», mourra déporté en 1943.

Yves BROCHARD

1 C aptain Beefheart, Clear Spot 1972
2 L e Monde 7 octobre 2012
3 L a galerie Michael Werner est partagée entre New-York, Londres et Märkisch Wilmersdorf (à une heure au Sud de Berlin). Le local historique de Cologne Gertrudenstraße est aujourd’hui nommé ‘Kunsthandel’ soit commerce d’oeuvres d’art (Michael Werner a été un des premiers galeristes à mettre le prix, souvent élevé, des oeuvres sur le cartel)
4 E ugen Schönebeck, The Drawings, Nolan Judin 2011
5 F riederich Schröder-Sonnenstern, in: catalogue La collection Michael Werner MAMVP, Paris 2012
6 M arcel Duchamp, in: catalogue La collection Michael Werner MAMVP, Paris 2012
7 D on Van Vliet, in: catalogue La collection Michael Werner MAMVP, Paris 2012

Praktische Info

La collection Michael Werner - «J’ai assis la beauté sur mes genoux. (…) et je l’ai injuriée.» - Arthur Rimbaud, au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 5 octobre 2012 - 3 mars 2013. www.mam.paris.fr

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